Le conflit social s’étend sur la toile. Initié par un jeune étudiant, un blog concentre toutes les réflexions et les informations relatives au combat des « Boillat ». Un site qui, semaine après semaine, ne cesse de gagner en notoriété.
Depuis trois mois, le blog « Une voix pour la Boillat » sert aux internautes les coups de gueule et de déprime, les espoirs et les désillusions, les rumeurs et l’actualité d’un conflit d’une gravité sans précédent : la grève puis la médiation qu’ont entrepris les 300 ouvriers de l’usine Swissmetal Boillat, à Reconvilier dans l’espoir de sauver leur usine. Karl, son éditeur*, n’est pas un ouvrier. Il est étudiant et son ambition, modeste, a été réalisée au-delà de ses espérances : donner la parole aux « Boillat ». Souvent drôle, toujours impertinent, son blog a mis cruellement en évidence les limites du dialogue social « Swissmade » à l’heure de la finance globalisée. Entretien avec cet intello qui s’est invité chez les métallos.
Le 26 janvier, vous ouvrez le blog « Une voix pour la Boillat », un site internet sur lequel vos billets sont suivis des commentaires de leurs lecteurs. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette histoire ? Karl : - Quand le conflit a repris, 300 ouvriers sont entrés dans la solitude, certes collectivement, dans le but quasiment mystique de virer leur patron. Moi je ne suis pas un ouvrier, mais un intellectuel. Ce que je sais faire, c’est écrire. J’ai donc eu envie de créer un média qui soit à cent pour cent derrière eux. Je crois que ça a permis de briser le silence. Un tas de gens qui n’avaient jamais écrit se sont libérés et ont commencé à dire ce qu’ils pensaient depuis longtemps.
Avez-vous fixé des limites aux interventions ? Oui, les insultes et les menaces ne sont en principe pas tolérées. Ces limites sont celles qu’exige la loi, mais j’en ai une vision disons, assez large. Je ne veux pas empêcher les gens de dire du mal de Martin Hellweg. Par ailleurs, j’ai essayé de limiter la « récupération » opérée par des militants altermondialistes qui veulent faire de la « Boillat » un exemple de tout ce qui ne va pas sur terre. Je ne dis pas que je ne suis pas altermondialiste, mais je pense que la question n’est pas là. Les « Boillat » se battent pour leur usine, point. Ils ne veulent pas servir d’exemple, mais continuer à travailler.
Vos propos comme ceux de vos visiteurs sont parfois très durs... Il faut bien voir que de la part des intervenants extérieurs à la « Boillat », les interventions sont souvent des appels à « continuer le combat », « mourir debout », tout cela poliment, sans violence et dans la dignité. Cela met les ouvriers dans des situations tout à fait particulières. J’ai parfois été accusé de susciter la violence. Je crois au contraire qu’à défaut d’avoir toujours été très noble ou courtois, ce dialogue a permis d’éviter des passages à l’acte.
Savez-vous si la direction de Swissmetal a lu votre blog ? J’ai la certitude qu’elle l’a lu comme le lisaient d’ailleurs certains ouvriers à Dornach. Une information qui m’est parvenue tend à prouver que ce blog est la raison pour laquelle internet a été coupé à la « Boillat » il y a quelques semaines. Karl, ça les rend fou !
Pourquoi ne pas avoir dévoilé votre identité ? Parce que Karl, c’est un personnage qui n’est pas tout à fait moi... Mais aussi parce que la confidentialité m’a permis de développer une relation de confiance avec des acteurs bien informés et de protéger ces contacts.
Pensez-vous que l’existence de Karl a pesé dans la manière dont s’est déroulé le conflit ? Je l’espère. J’ai le sentiment que le système tient parce que les actionnaires font confiance à la stratégie de l’entreprise mais n’en connaissent pas forcément la finalité. En lisant certaines informations mises au grand jour, certains se sont peut-être rendu compte que Swissmetal allait finir par ne plus exister.
Pour quelles raisons ? Il y a des secrets qu’une entreprise cotée en bourse n’aime pas forcément voir publier sans son contrôle : je crois savoir que la publication des chiffres sur la clientèle prétendument perdue par Swissmetal pendant la grève a fait sortir certains de leur gonds. De même que la reproduction d’un e-mail qui dénote que les cadres du groupe n’ont pas pu reprendre le contrôle de la production comme prévu après la reprise du travail.
Votre site est bien fourni en indications sur le passé de Martin Hellweg, qu’on dépeint comme un personnage assez particulier. Oui, ce site a démontré une capacité d’investigation collective insoupçonnée. Cela dit, plaquer un comportement rationnel sur ce qu’on a appris de Martin Hellweg reste très compliqué.
Karl va-t-il disparaître ? Non, je travaille maintenant à documenter cette histoire. Au début du conflit, on disait beaucoup que la vallée de Tavannes sans la « Boillat », c’est inimaginable. Aujourd’hui ça n’est plus le cas. Je crois qu’on a pris conscience de la fragilité de certaines choses.
*Karl est un personnage fictif. Sa véritable identité est connue de styloactif. Cet entretien a été réalisé début avril 2006 à Lausanne.
Luc-Olivier Erard
2006-04-08 18:38:32
